J’ai toujours vécu à travers les autres, en particulier ma mère (que j’appelle parfois le monstre maternel), et j’ai reproduit ce genre de relations très fusionnelles, symbiotiques, à l’infini avec d’autres personnes. J’appelle ça relations symbiotiques parce qu’il s’agit de relations ou d’associations très étroites, voire intimes, mutuellement « bénéfiques », voire indispensable à la survie. Le terme « bénéfique » est mis entre guillemets parce qu’on pourrait avoir tendance à penser que ce genre de symbiose est quelque chose de positif alors que pas du tout. Non. Dans ce genre de relations, l’on n’existe pas en tant qu’individu. Au mieux, l’on se retrouve une extension de l’autre, au pire, l’un se nourrit de l’autre pour survivre psychiquement ou physiquement. C’est un peu l’idée des « vases communicants » aussi. Quand l’un va bien, l’autre va mal, et inversement. Il n’y a pas de limite entre les personnes dans de telles relations, pas de contours séparés, pas de vrai sentiment de self, de soi.

J’avais une prof au collège avec qui j’ai eu une relation très malsaine, très symbiotique. Elle était alcoolique et nous dépendions l’une de l’autre pour survivre. Le nombre de fois où je suis allée à sa recherche dans les bars de la ville ou encore où j’ai dû l’empêcher de sauter par la fenêtre. Mais elle m’aimait. Ça, oui, elle m’aimait. Et j’en avais un besoin viscéral, de son amour. Nous étions des vases communicants et tellement proches, tellement intimes, que nous dormions même l’une contre l’autre, peau contre peau, en cuillère. J’ai du quitter la ville, la quitter, elle, pour m’en sortir.

Aujourd’hui, j’essaie de m’en sortir et d’exister indépendamment des autres, indépendamment de leur état, indépendamment de leur regard, indépendamment tout court. Et c’est dur. Très dur. Surtout quand l’autre ne comprend pas mes tentatives désespérées de vivre par moi-même et pour moi-même, quand l’autre ne réalise pas le caractère symbiotique de la relation.

Je veux exister par moi-même. Je ne veux pas faire vase communicant avec qui que ce soit et je ne veux surtout pas que me nourrir d’autrui ou que quelqu’un se nourrisse de moi. Je veux avoir des contours clairs à mon corps et à mon psyché. Des limites. Pas me faire envahir ou envahir l’autre. Mais c’est compliqué quand on n’a connu que ça depuis toujours.

Petite, je devais m’infiltrer dans ma mère, la comprendre et réaliser ses besoins pour m’assurer de sa survie, et de ma survie qui dépendait de la sienne. Je devais me faire pansement ou doudou quand elle angoissait ou souffrait autrement. J’étais sa poupée de chiffon qu’elle traînait partout avec elle, qu’elle tripotait, qu’elle rejetait, qu’elle serrait dans ses bras en fonction de ses besoins à elle. Parfois, pour la faire sortir d’un état de profond malêtre, je devais aller encore moins bien qu’elle pour qu’elle nous prenne en charge.

Aujourd’hui, je refuse d’être le dépotoir des angoisses ou du malêtre des autres. Je refuse que l’on se nourrisse de ce que je fais ou de ce que je vis. Je n’existe pas uniquement à travers les gestes ou le regard de l’autre, j’existe par moi-même et pour moi-même.

Voilà. C’est dit.

J’existe. J’existe indépendamment des autres.
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